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Reconstruction d'Haïti: que peut faire la France?

Au surlendemain de la catastrophe qui a frappé Haïti, le président de la république, Nicolas Sarkozy, a annoncé qu'il se rendrait  "dans les prochaines semaines" en Haïti, probablement le 17 février. Bien entendu, je déplore dans le discours du président, accessible sur le site de l'Elysée, la phrase très maladroite lorsqu'il dit qu'il faut "sortir Haïti et son peuple de la malédiction qui semble les accabler depuis si longtemps". Il faut espérer que ce mauvais choix lexical ne se reproduise pas lors de la visite de Nicolas Sarkozy en Haïti. Monsieur Guaino devrait mieux le conseiller dans le choix de ses mots s'agissant d'Haïti ; à moins que ce soit symptomatique d'un problème avec l'altérité (discours de Dakar). Dans lequel cas, il faut espérer que Nicolas Sarkozy s'appuiera davantage sur Didier Le Bret, ambassadeur de France en Haïti, pour préparer son discours officiel en Haïti que sur Henri Guaino.

Le travail de Didier Le Bret en Haïti a par ailleurs été salué par le Prix Eyrignac.

D'accord avec Didier Le Bret sur toute la ligne quant au rôle que la France peut jouer auprès d'Haïti.

 

Rendez-vous avec l'histoire

Le voyage de Nicolas Sarkozy en Haïti sera une première. Ce sera un rendez-vous avec l'histoire. Il sera tout à l'honneur d'une nation aussi grande que la France.

Tout d'abord, il permettra à la France de briller plus qu'elle ne l'a été au lendemain du séisme et de marquer son attachement à Haïti, ancienne colonie et seule pays francophone de la Caraïbe. Nous n'avons pas du tout brillé en envoyant Alain Joyandet, "secrétaire d'état à la francophonie", dont la principale mission était l'évacuation des ressortissants français. Que la France assure la sécurité de ses ressortissants est tout à fait légitime ; nul ne saurait remettre cela en cause. Par contre, je trouve cela "petit " d'avoir envoyé un sous-ministre, peu au fait des questions de diplomatie et de crise, qui perd ses nerfs à la moindre contrariété alors que nous avons Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et habitué aux situations de crises. Ceci explique que le Quai d'Orsay et l'Elysée se soient démenées pour rattraper le coup, affirmant qu'il n'y a pas de protestation officielle, décrédibilisant de ce fait le pauvre sous-ministre.

Car quelle légitimité à critiquer l'action américaine en Haïti alors qu'on n'a même pas été fichu de mettre en face d'eux les moyens et les personnalités capables de proposer autre chose, si ce n'est se plaindre, comme on aime bien le faire en France ? Comment dire aux Américains qu'on n'est pas d'accord alors qu'ils ont déployé des milliers d'hommes, qu'ils ont envoyé un ancien président (Bill Clinton) et leur Secrétaire d'Etat (Hillary Clinton) ? Rappelons tout de suite que le Secrétaire d'Etat américain, que je fais exprès d'écrire avec des majuscules, est la voix des Etats-Unis à l'étranger, l'équivalent de notre ministre des affaires étrangères. Au-delà des intentions que l'on peut soupçonner chez les Américains en Haïti, il est évident que la France ne pouvait faire autrement que de se faire toute petite.

Bien entendu, ce n'était pas par hasard que la France avait choisi d'envoyer un sous-ministre en Haïti. Comme on le sait, en diplomatie, tout compte : la fonction de l'envoyé dit la considération que l'on accorde à une nation et les intérêts que l'on a à défendre. Jamais un chef d'état français n'a mis les pieds en Haïti depuis son indépendance. C'eut été trop d'honneur accordé à ce pays dont la France n'a jamais vraiment accepté l'affront qu'il lui a faite fin XVIIIe, début XIXe siècles. Car, il y a entre la France et Haïti des blessures profondes, des contentieux de longues dates, qui grèvent les relations entre les deux pays. Comme je l'ai rappelé dans ma note intitulée "La vraie malédiction d'Haïti", "la Révolution [haïtienne], suivie de la perte d'Haïti, marque un affaiblissement irréversible de la France dans la Caraïbe et en Amérique du Nord : la vente de la Louisiane, près de la moitié du territoire étasunien au début du XIXe siècle et environ 1/3 de l'Amérique actuelle, correspond à la montée des difficultés de la France à St. Domingue. La France mettra plus de vingt ans pour  "concéder", pas  "reconnaître", sa défaite, non sans faire payer cher à la nouvelle république son arrogance. Le montant de 150 millions de francs de dédommagement réclamé par la France en 1825 sera réduit à soixante millions en 1838, au moment où la Monarchie de Juillet reconnaît "définitivement et inconditionnellement" l'indépendance d'Haïti (de Cauna), soit 34 ans depuis la déclaration d'indépendance".

Dans ces contextes, la visite prochaine de Nicolas Sarkozy prend une valeur hautement symbolique. Mais au-delà des symboles, du paraître médiatique, il faut espérer de cette visite le début d'une nouvelle ère, d'une nouvelle coopération. Cette nouvelle coopération ne doit pas hésiter à réévaluer l'accord quadriennal de Partenariat France - Haïti à l'aune des nouvelles réalités du pays.

 

Que peut faire la France ?

Beaucoup de choses.

D'abord, plus d'aide à minima alors que l'on s'évertue à être le premier pays à proposer des grandes conférences internationales devant les médias. Davantage de concrets : c'est une chose que de proposer une conférence et de le dire devant les médias avant même de connaître les avis de ses homologues, mais c'en est une toute autre que de prendre l'initiative d'organiser la conférence et d'y inviter ses homologues. Ce que je veux dire par là, c'est que la France doit faire preuve d'initiatives concrètes et être moins dans le paraître. D'ailleurs, on a beau avoir été le premier à lancer l'idée d'une conférence internationales pour venir en aide à Haïti, les Américains et les Canadiens nous ont bien snobés en prenant l'initiative de l'organiser à Montréal (pas à Paris !). A quoi bon avoir de bonnes idées si c'est pour se les faire chiper ?

La visite à venir doit donc permettre de sortir des relations ambigües. Cela veut dire que la France et Haïti doivent reconnaître qu'on n'est plus en 1804 : la visite devra permettre la mise à plat des précédents entre les deux pays afin de construire sur des bases plus saines. Cela suppose sortir d'une logique d'aide qui paradoxalement maintient dans la dépendance. La visite doit  permettre d'envisager une reconstruction avec les Haïtiens et les amis d'Haïti, reconstruction dont l'autonomie est le but ultime. Par  "Haïtiens et amis d'Haïti", j'entends tous ceux qui aiment ce pays parce qu'ils le connaissent et qu'ils savent comment y travailler dans le respect du peuple ; et les Français originaires d'Haïti , désireux de participer à la reconstruction mais qui se trouveraient face à des dilemmes.

Je m'explique : de nombreux Français d'origine haïtienne ont été formés dans ce pays, y ont fait leur vie en fondant des familles et y  travaillent pour le compte de l'état ou dans des collectivités territoriales. Je prends l'exemple du fonctionnariat parce que c'est ce que je connais le mieux et parce que c'est sur ce corps que la France peut agir plus facilement. Je suis convaincu que plusieurs de ces fonctionnaires répondraient volontiers à l'appel à la communauté haïtienne de Nesmy Manigat (à ne pas confondre avec Leslie François Manigat) si la France proposait de mettre ces fonctionnaires à disposition d'Haïti pour l'enseignement (car la reconstruction n'est pas que matériel), la formation des agriculteurs, le reboisement du pays, la formation des techniciens, la formation des futurs dirigeants, etc.

Ce genre de détachements, de mises à disposition me paraissent aussi importants que l'aide alimentaire. Il n'y a même pas lieu d'une double nationalité pour les mettre en œuvre. Et, de toute façon, la bi-nationalité franco-haïtienne n'est pas possible selon les accords diplomatiques en vigueur entre les deux pays.

Parmi les conditions, la France garantirait la prise en charge financière de ses fonctionnaires détachés et de leurs familles. Cette prise en charge ne coûterait pas beaucoup plus chère à la France que ce qu'elle paie actuellement pour les fonctionnaires affectés à Mayotte, par exemple. Une telle aide aurait un impact durable sur le pays ; elle bénéficierait à  quasiment toutes les couches sociales et pas juste à une élite qui de toute manière  peut et a toujours pu quitter Haïti pour se former en France, au Canada, etc.

J'ai été formé dans le système scolaire français depuis le collège. Je suis maintenant fonctionnaire de l'éducation nationale : j'enseigne l'anglais. Je parle et j'écris très bien le créole haïtien. Je pense pouvoir être utile à mon pays d'adoption dans mon pays de naissance. Par contre, en plus d'avoir une maison à payer, ma famille est d'ici. Elle ne connaît Haïti qu'à travers quelques images très souvent négatives des médias. Elle ne suivra pas si c'est juste pour "partir à l'aventure". Cependant, si la France devait me proposer certaines garanties pour partir pour un certain temps en Haïti, alors ma famille aurait moins à s'inquiéter de l'avenir. Moi, je dis chiche.

Ki moun ki dakò? (Qu'en pensez-vous?/Qui est d'accord avec cette idée?)

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