Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Réflexions de Carter CHARLES - Page 6

  • Reconstruction d'Haïti: que peut faire la France?

    Au surlendemain de la catastrophe qui a frappé Haïti, le président de la république, Nicolas Sarkozy, a annoncé qu'il se rendrait  "dans les prochaines semaines" en Haïti, probablement le 17 février. Bien entendu, je déplore dans le discours du président, accessible sur le site de l'Elysée, la phrase très maladroite lorsqu'il dit qu'il faut "sortir Haïti et son peuple de la malédiction qui semble les accabler depuis si longtemps". Il faut espérer que ce mauvais choix lexical ne se reproduise pas lors de la visite de Nicolas Sarkozy en Haïti. Monsieur Guaino devrait mieux le conseiller dans le choix de ses mots s'agissant d'Haïti ; à moins que ce soit symptomatique d'un problème avec l'altérité (discours de Dakar). Dans lequel cas, il faut espérer que Nicolas Sarkozy s'appuiera davantage sur Didier Le Bret, ambassadeur de France en Haïti, pour préparer son discours officiel en Haïti que sur Henri Guaino.

    Le travail de Didier Le Bret en Haïti a par ailleurs été salué par le Prix Eyrignac.

    D'accord avec Didier Le Bret sur toute la ligne quant au rôle que la France peut jouer auprès d'Haïti.

     

    Rendez-vous avec l'histoire

    Le voyage de Nicolas Sarkozy en Haïti sera une première. Ce sera un rendez-vous avec l'histoire. Il sera tout à l'honneur d'une nation aussi grande que la France.

    Tout d'abord, il permettra à la France de briller plus qu'elle ne l'a été au lendemain du séisme et de marquer son attachement à Haïti, ancienne colonie et seule pays francophone de la Caraïbe. Nous n'avons pas du tout brillé en envoyant Alain Joyandet, "secrétaire d'état à la francophonie", dont la principale mission était l'évacuation des ressortissants français. Que la France assure la sécurité de ses ressortissants est tout à fait légitime ; nul ne saurait remettre cela en cause. Par contre, je trouve cela "petit " d'avoir envoyé un sous-ministre, peu au fait des questions de diplomatie et de crise, qui perd ses nerfs à la moindre contrariété alors que nous avons Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et habitué aux situations de crises. Ceci explique que le Quai d'Orsay et l'Elysée se soient démenées pour rattraper le coup, affirmant qu'il n'y a pas de protestation officielle, décrédibilisant de ce fait le pauvre sous-ministre.

    Car quelle légitimité à critiquer l'action américaine en Haïti alors qu'on n'a même pas été fichu de mettre en face d'eux les moyens et les personnalités capables de proposer autre chose, si ce n'est se plaindre, comme on aime bien le faire en France ? Comment dire aux Américains qu'on n'est pas d'accord alors qu'ils ont déployé des milliers d'hommes, qu'ils ont envoyé un ancien président (Bill Clinton) et leur Secrétaire d'Etat (Hillary Clinton) ? Rappelons tout de suite que le Secrétaire d'Etat américain, que je fais exprès d'écrire avec des majuscules, est la voix des Etats-Unis à l'étranger, l'équivalent de notre ministre des affaires étrangères. Au-delà des intentions que l'on peut soupçonner chez les Américains en Haïti, il est évident que la France ne pouvait faire autrement que de se faire toute petite.

    Bien entendu, ce n'était pas par hasard que la France avait choisi d'envoyer un sous-ministre en Haïti. Comme on le sait, en diplomatie, tout compte : la fonction de l'envoyé dit la considération que l'on accorde à une nation et les intérêts que l'on a à défendre. Jamais un chef d'état français n'a mis les pieds en Haïti depuis son indépendance. C'eut été trop d'honneur accordé à ce pays dont la France n'a jamais vraiment accepté l'affront qu'il lui a faite fin XVIIIe, début XIXe siècles. Car, il y a entre la France et Haïti des blessures profondes, des contentieux de longues dates, qui grèvent les relations entre les deux pays. Comme je l'ai rappelé dans ma note intitulée "La vraie malédiction d'Haïti", "la Révolution [haïtienne], suivie de la perte d'Haïti, marque un affaiblissement irréversible de la France dans la Caraïbe et en Amérique du Nord : la vente de la Louisiane, près de la moitié du territoire étasunien au début du XIXe siècle et environ 1/3 de l'Amérique actuelle, correspond à la montée des difficultés de la France à St. Domingue. La France mettra plus de vingt ans pour  "concéder", pas  "reconnaître", sa défaite, non sans faire payer cher à la nouvelle république son arrogance. Le montant de 150 millions de francs de dédommagement réclamé par la France en 1825 sera réduit à soixante millions en 1838, au moment où la Monarchie de Juillet reconnaît "définitivement et inconditionnellement" l'indépendance d'Haïti (de Cauna), soit 34 ans depuis la déclaration d'indépendance".

    Dans ces contextes, la visite prochaine de Nicolas Sarkozy prend une valeur hautement symbolique. Mais au-delà des symboles, du paraître médiatique, il faut espérer de cette visite le début d'une nouvelle ère, d'une nouvelle coopération. Cette nouvelle coopération ne doit pas hésiter à réévaluer l'accord quadriennal de Partenariat France - Haïti à l'aune des nouvelles réalités du pays.

     

    Que peut faire la France ?

    Beaucoup de choses.

    D'abord, plus d'aide à minima alors que l'on s'évertue à être le premier pays à proposer des grandes conférences internationales devant les médias. Davantage de concrets : c'est une chose que de proposer une conférence et de le dire devant les médias avant même de connaître les avis de ses homologues, mais c'en est une toute autre que de prendre l'initiative d'organiser la conférence et d'y inviter ses homologues. Ce que je veux dire par là, c'est que la France doit faire preuve d'initiatives concrètes et être moins dans le paraître. D'ailleurs, on a beau avoir été le premier à lancer l'idée d'une conférence internationales pour venir en aide à Haïti, les Américains et les Canadiens nous ont bien snobés en prenant l'initiative de l'organiser à Montréal (pas à Paris !). A quoi bon avoir de bonnes idées si c'est pour se les faire chiper ?

    La visite à venir doit donc permettre de sortir des relations ambigües. Cela veut dire que la France et Haïti doivent reconnaître qu'on n'est plus en 1804 : la visite devra permettre la mise à plat des précédents entre les deux pays afin de construire sur des bases plus saines. Cela suppose sortir d'une logique d'aide qui paradoxalement maintient dans la dépendance. La visite doit  permettre d'envisager une reconstruction avec les Haïtiens et les amis d'Haïti, reconstruction dont l'autonomie est le but ultime. Par  "Haïtiens et amis d'Haïti", j'entends tous ceux qui aiment ce pays parce qu'ils le connaissent et qu'ils savent comment y travailler dans le respect du peuple ; et les Français originaires d'Haïti , désireux de participer à la reconstruction mais qui se trouveraient face à des dilemmes.

    Je m'explique : de nombreux Français d'origine haïtienne ont été formés dans ce pays, y ont fait leur vie en fondant des familles et y  travaillent pour le compte de l'état ou dans des collectivités territoriales. Je prends l'exemple du fonctionnariat parce que c'est ce que je connais le mieux et parce que c'est sur ce corps que la France peut agir plus facilement. Je suis convaincu que plusieurs de ces fonctionnaires répondraient volontiers à l'appel à la communauté haïtienne de Nesmy Manigat (à ne pas confondre avec Leslie François Manigat) si la France proposait de mettre ces fonctionnaires à disposition d'Haïti pour l'enseignement (car la reconstruction n'est pas que matériel), la formation des agriculteurs, le reboisement du pays, la formation des techniciens, la formation des futurs dirigeants, etc.

    Ce genre de détachements, de mises à disposition me paraissent aussi importants que l'aide alimentaire. Il n'y a même pas lieu d'une double nationalité pour les mettre en œuvre. Et, de toute façon, la bi-nationalité franco-haïtienne n'est pas possible selon les accords diplomatiques en vigueur entre les deux pays.

    Parmi les conditions, la France garantirait la prise en charge financière de ses fonctionnaires détachés et de leurs familles. Cette prise en charge ne coûterait pas beaucoup plus chère à la France que ce qu'elle paie actuellement pour les fonctionnaires affectés à Mayotte, par exemple. Une telle aide aurait un impact durable sur le pays ; elle bénéficierait à  quasiment toutes les couches sociales et pas juste à une élite qui de toute manière  peut et a toujours pu quitter Haïti pour se former en France, au Canada, etc.

    J'ai été formé dans le système scolaire français depuis le collège. Je suis maintenant fonctionnaire de l'éducation nationale : j'enseigne l'anglais. Je parle et j'écris très bien le créole haïtien. Je pense pouvoir être utile à mon pays d'adoption dans mon pays de naissance. Par contre, en plus d'avoir une maison à payer, ma famille est d'ici. Elle ne connaît Haïti qu'à travers quelques images très souvent négatives des médias. Elle ne suivra pas si c'est juste pour "partir à l'aventure". Cependant, si la France devait me proposer certaines garanties pour partir pour un certain temps en Haïti, alors ma famille aurait moins à s'inquiéter de l'avenir. Moi, je dis chiche.

    Ki moun ki dakò? (Qu'en pensez-vous?/Qui est d'accord avec cette idée?)

  • Excellente initiative du CROUS de Bordeaux et de l'association MANA

    A travers cette note, je souhaite mettre à l'honneur une initiative du CROUS (Centre Régional des Œuvres Universitaires et Scolaires) d'Aquitaine, en partenariat avec l'association de médecine transculturelle MANA, à destination des étudiants haïtiens de Bordeaux.

    Dans les jours qui ont suivi le séisme en Haïti, le CROUS a eu l'idée de contacter les étudiants haïtiens pour leur proposer un accompagnement social et psychologique.

    J'imagine le temps passé à essayer d'identifier ces étudiants et à les appeler un à un pour leur témoigner du soutien du CROUS, et pour leur proposer de les accompagner dans ces moments difficiles; le tout suivi d'un email de la même personne confirmant la date et le lieu du rendez-vous avec les professionnels. Il ne doit pas y avoir beaucoup d'étudiants haïtiens à Bordeaux; mais cette formidable initiative est à saluer. Elle est à recommander.

    Je dois dire que le travail de ce CROUS a toujours été efficace à mes yeux. Il a joué un rôle majeur dans ma vie d'étudiant boursier. Son personnel (je ne donne pas de nom car c'est toute une équipe que je souhaite remercier ici) a toujours fait de son mieux. On a toujours pris le temps de me recevoir, d'étudier mon dossier et de me proposer des solutions, le cas échéant. Ce ne sont pas "des fleurs" a posteriori.

    Donc, en tant qu'ancien étudiant boursier, j'ai été très sensible que l'on m'appelle personnellement. Le coup de fil a été l'occasion pour moi de donner des nouvelles de ma situation. Même si je n'ai plus le statut d'étudiant depuis quelques années, même si je ne pensais pas en avoir besoin, je n'ai pas pu refuser l'accompagnement psychologique. Cela s'est fait sous forme d'une séance de parole avec un groupe de cinq "patients", dont moi, encadré par deux psychologues et la psychiatre-psychothérapeute présidente de l'association, en personne. On a discuté, on s'est écouté de manière très informelle mais cela a certainement été très enrichissant pour tous.

    Ces trois professionnels ont été très à l'écoute, très ouverts. Qu'ils soient remerciés. Ils font partie de ceux qui œuvrent à tous les niveaux pour aider le peuple haïtien à se relever. Que c'est beau la solidarité!

  • La vraie malédiction d’Haïti

    1388903923.pngUne tradition haïtienne veut qu'un enfant ait deux mères: celle qui l'a porté, et celle qui le portera pendant sa vie par la subsistance qu'elle lui offira et qui l'accueillera en son sein à sa mort. Le lien entre l'enfant et Mère Terre est scellé symboliquement à la naissance: on enterre le placenta et le cordon ombilical. D'où l'expression haïtienne "natif natal", enfant de la terre, enfant du pays.

    Je suis Français, serviteur de la république et attaché à ses valeurs. Toutefois, étant né en Haïti, pays où est enterré mon cordon ombilical, je suis et resterai un Nèg Lakay ("nèg" ici veut dire "homme"; lakay = maison, pays, terre), un natif natal, un enfant d'Haïti.

    Des circonstances de plus en plus insupportables m’obligent à sortir du champ de réflexion principale de ce blog, le mormonisme, afin de pousser un coup de gueule et pour apporter un éclairage sur un article du Monde sur Haïti. Dans cette note, c’est surtout l’haïtien en moi qui s’exprime.

    D’abord mon coup de gueule. Il s’adresse à Pat Robertson, prédicateur évangélique ignorant et démagogue qui a insinué que le récent tremblement de terre en Haïti relève du châtiment de Dieu sur le peuple. Pourquoi ? Parce que les fondateurs du pays auraient signé un pacte avec le diable pour obtenir l’indépendance. Je signale qu'il n'y a pas de sous-titrage pour la vidéo.

    Dans sa propre langue:

    TO HELL WITH YOU, PAT ROBERTSON! You are as ignorant of Haiti’s history as you seem to be of the philosophy of Christianity. Who is that God that passes sweeping chastisement upon the innocent? Who is that unwise and powerless God who cannot sift the wheat from the tares and has to destroy everything?

    If I follow your thinking, I come to the conclusion that Jesus must have signed a pact with the devil. And the consequence of such a pact was his ignominious death on the cross; which ultimately means that he was not crucified because he was the only one who could atone for the sins of the world. This is anachronistically possible if we consider that the omnipotent and omniscient Jesus anticipated the Cardinal Grand Inquisitor’s suggestions (Dostoyevsky) and gave in to Satan’s temptations.

    You see how far your stupid thinking could take us? I trust that you are not that ignorant to reconsider your statement and realize that what happened in Haiti is beyond the dichotomy of « good/evil ».

    Mon affirmation que Pat Robertson est ignorant de l’histoire d’Haïti prend appui d’une part sur le fait qu’il présente pour avéré un mythe fondateur de l’histoire d’Haïti, lequel mythe a été accentué et véhiculé par tous ceux qui ont eu du mal à digérer l’indépendance du pays. D’autre part, grand prédicateur qu’il est, Robertson aurait pu passer un peu de temps sur un site mondain aussi facilement accessible que Wikipedia pour vérifier que c’est Napoléon Bonaparte (ou Napoléon 1er) qui dirigeait la France au moment de l’indépendance d’Haïti et non son neveu, Napoléon III.

    L’idée que les malheurs d’Haïti soient liés à la façon dont le pays à accéder à l’indépendance, c'est cela le mythe pour moi - et non le rituel vaudou auquel il fait référence car comme je l'explique plus bas ce rituel a vraiment eu lieu - n’est pas nouvelle. On l’a si bien véhiculée qu’elle a supplanté l’histoire, ou du moins s’est imbriquée comme partie intégrante de l’histoire du pays. Qu’un journal comme Le Monde le reprenne à son compte, « Haïti, la malédiction », titre l’article publié le 14 janvier sur son site, sans se douter que cela puisse choquer dit à quel point tout ça est passé dans l’histoire. Fort heureusement, le rapprochement avec Pat Robertson s’arrête sur le titre. Pour un travail journalistique, le contenu de l’article mérite que l’on tire un coup (non, pas de gueule mais) de chapeau.

    Par contre, évoquer le « Bois Caïman » comme l’auteur l’a fait dans l’article, sans faire un travail de pédagogie et de démystification, me parait regrettable.


    Bwa Kayiman dans la culture haïtienne

    J’ai grandi en Haïti avec l’histoire de la cérémonie du Bois Caïman. Adolescent, on s’amusait avec mes amis à se la raconter la nuit au coin du feu pour se faire peur, et pour se rappeler les réalités du vaudou dans la culture du pays. On évoque encore volontiers son côté mystique le 18 mai pour la fête du drapeau haïtien. On foulait le sol en période de carnaval au rythme endiablé et entraînant des tambours et autres instruments folkloriques en chantant « Bwa Kayiman » parmi les nombreuses classiques de « mizik rasin » (extrait Youtube ci-dessous)


    Ce clip n'est pas celui où il est question de "Bwa Kayiman" mais on entend clairement le chanteur dire "peyi Desalin nan" (le pays de Dessalines), "peyi Boukman-n nan", etc.


    Mais que dit l’Histoire de « Bwa Kayiman » ?

    Il y a bien eu une cérémonie nocturne au Bois Caïman le 14 août 1791. Cette dernière s’inscrivait dans la continuité d’une longue série de réunions de ralliement des « nègres marrons » et de quelques mulâtres pratiquant le vaudou et le mesmérisme. Il va de soi que les « nègres marrons » n’allaient pas se contenter de chanter leurs dieux africains et se disperser. De fait, à l’occasion de ces réunions, on parlait bien entendu « politique » : « dans ces assemblées nocturnes clandestines, vaudou, révolte et idées de liberté sont déjà indissolublement liés… sans que l’on puisse dire ce qui appartient à la réalité, de ce qui relève d’une vision maladive qui tourne à la psychose chez l’observateur blanc », note l’historien spécialiste d’Haïti, Jacques de Cauna. L’homme blanc avait toujours eu peur de ces réunions. Déjà qu’il ne comprenait rien au vaudou, le syncrétisme avec le mesmérisme et le catholicisme ne lui augurait rien de bon. Et les hommes politiques du pays ont très vite compris que pour fédérer, il leur fallait être des acteurs du vaudou et si possible être des « ougans », c’est-à-dire des prêtres vaudouisants.


    Qu’est-ce qui s’est vraiment passé au Bois Caïman ?

    Je cite ici l’historien Jacques de Cauna :

    « …les ‘dépositions faites par plusieurs nègres au lendemain de l’insurrection » [qui devait conduire à l’indépendance]… permettent de penser qu’une cérémonie vaudouesque a effectivement eu lieu quelques jours avant l’insurrection […] sur l’habitation Lenormand de Mézy. Au cours d’une ‘espèce de fête ou sacrifice, […] un cochon entièrement noir, entouré de fétiches, chargé d’offrandes plus bizarres les unes que les autres, fut l’holocauste offert au génie tout-puissant de la race noire’. Des ‘cérémonies religieuses’, des ‘rites superstitieux’ préludèrent à son égorgement, après quoi les assistants burent son sang et prirent ses poils en guise de talisman qui ‘devait les rendre invulnérables’. Selon la tradition haïtienne, ils prêtèrent ensuite serment de suivre Boukman  et d’obéir à ses volontés » (de Cauna cite un autre historien).

    Et de Cauna de conclure  que « même si le vaudou n’a pas créé les conditions de la Révolution de Saint-Domingue [toute l’île s’appelait ainsi], il est indéniable qu’il ait joué un rôle de ciment dans la mosaïque d’ethnies que représentaient les esclaves et qu’il ait été un élément moteur des luttes qui s’achèveront par la liberté générale et l’indépendance », proclamée le 1er janvier 1804.

    Il est bon d’observer que l’historien précise que la tradition a retenu que les participants ont prêté « serment de suivre » leur chef, Boukman et non le diable comme Pat Robertson veut le faire croire. Toutefois, et à sa décharge, Robertson reprend une idée qui se propage via une campagne de désinformation bien orchestrée depuis que Jean-Jacques Dessalines, successeur de Toussaint Louverture, et trente-cinq autres généraux et officiers ont déclaré, au nom d’Haïti, « renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ».


    Qui a colporté cette idée ?

    D’abord l’Église Catholique, qui n’a jamais vraiment réussi à convertir les esclaves - ils ont fait semblant de croire, d’où un fort syncrétisme entre vaudou et catholicisme - et qui entendait dénoncer la pratique païenne des révolutionnaires haïtiens ; et tous ceux qui n’ont jamais digéré la défaite de la France de Napoléon face à des nègres et des mulâtres. A mon sens, ils sont les vraies malédictions d’Haïti. Car, la Révolution haïtienne, suivie de la perte d’Haïti, marque un affaiblissement irréversible de la France dans la Caraïbe et en Amérique du Nord : la vente de la Louisiane, près de la moitié du territoire étasunien au début du XIXe siècle et environ 1/3 de l’Amérique actuelle, correspond à la montée des difficultés de la France à St. Domingue. La France mettra plus de vingt ans pour « concéder », pas « reconnaître », sa défaite, non sans faire payer cher à la nouvelle république son arrogance. Le montant de 150 millions de francs de dédommagement réclamé par la France en 1825 sera réduit à soixante millions en 1838, au moment où la Monarchie de Juillet reconnaît « définitivement et inconditionnellement » l’indépendance d’Haïti (de Cauna), soit 34 ans depuis la déclaration d’indépendance.

    Paradoxalement, les Américains, « anciens alliés et conseillers » des Haïtiens dans leurs combats, il leur faudra attendre l’abolition de l’esclavage en 1862 sur leur territoire pour reconnaître la nouvelle république. Il eut été suicidaire de le faire avant. En fait, il ne fallait surtout pas faire de publicité pour éviter que les idées belliqueuses, révolutionnaires et « noiristes » haïtiens ne se propagent.


    Alors, Haïti, pays maudit ?

    Vu la situation politique chaotique d’Haïti depuis Dessalines, son exposition aux éléments et les conséquences économiques et sociales qui en découlent, il est tentant et facile de la classer dans la catégorie de « maudit de Dieu » et « apprécié des dieux » africains auxquels le peuple fait encore des sacrifices comme à la cérémonie du Bois Caïman.

    9782914067645FS.gifQuand je vivais encore en Haïti, je me souviens que l’on disait d’un enfant turbulent et que l’on ne comprenait pas qu’il était un « ti-moun madichon » (enfant de malédiction) ; ce qui revenait à dire qu’il était irrécupérable et qu’on pouvait l’abandonner à son sort. L’élan de solidarité que je constate actuellement démontre que les choses changent, que ceux qui ont propagé l’idée d’une malédiction contre Haïti sont en train de perdre leur combat. Nicolas Sarkozy a annoncé une visite prochaine en Haïti. Ce sera une première. Il faut espérer que les bons sentiments au lendemain du séisme se traduiront en de meilleures relations entre les deux pays, que la France cessera de jouer un rôle ambigu à son égard.

    Je ne peux pas finir cette note sans recommander l’excellent livre de Jacques de Cauna, Haïti : l’éternelle révolution, qui a très probablement été utilisé pour la rédaction de l’article du Monde. Pour ceux qui veulent connaître l’histoire d’Haïti, ses liens économiques, historiques, culturels avec la France,  c’est un « must ». On y apprendra par exemple que l’un des auteurs « incontournables » de la littérature française, Alexandre Dumas, était le petit-fils d’une négresse, d’une esclave noire de St. Domingue.


    Mises à jour du 19/01/10

    Deux mises à jour.

    La première concerne la réussite de la campagne de désinformation qui explique selon moi qu'un journal comme Le Monde reprenne la notion de malédiction s'agissant d'Haïti. Et voilà que certains Haïtiens aussi, dans le sillage de Pat Robertson, victimes de désinformation et sujets à des théories apocalyptiques infondées, se prennent aussi à voir le châtiment divin sur Haïti. C'est ce qu'on peut lire dans un article de l'Associated Press (AP) selon lequel "les croyants haïtiens voient la main de Dieu dans le tremblement de terre". On y cite un pasteur haïtien déclarant que "c'est un signe de Dieu, signifiant que nous devons reconnaître son pouvoir", et que "les Haïtiens doivent se réformer, trouver un nouveau chemin vers Dieu".

    Comme je le dis plus haut, je suis Haïtien. Il n'échappera à personne que je ne suis pas un adapte du vaudou; je ne l'ai jamais été. Je précise que malgré le fait que la "mizik rasin" prenne appui sur le vaudou, on est loin des rituels et cérémonies vaudouesques qui se pratiquent de préférence dans des lieux retirés et consacrés, et en aucun cas dans le cadre de carnaval sur la place publique. Par ailleurs, le chrétien haïtien que je suis utilise sa tête, il raisonne et ne voit pas le sceau du divin ou du démon sur tout ce qui se passe autour de lui. De fait, je ne cautionne pas les aberrations de pasteurs et je ne sais quels autres illuminés qui font de la misère des innocents leur fond de commerce. Les Haïtiens sont déjà suffisamment religieux et humbles. Ils n'ont pas besoin des châtiments du ciel pour leurs faire mordre la poussière.

    Le second point de mise à jour concerne une trouvaille: pour ceux qui s'intéressent à la Caraïbe dans sa globalité, l'université Bordeaux 3, où je suis doctorant et chargé d'enseignement, vient de mettre sur son site WebTV une série de vidéos d'un colloque qui a eu lieu en décembre dernier. L'un des participants fut justement Jacques de Cauna. Il s'agit de visionner les cinq premières communications, parmi les nombreuses mises en ligne sur le site. On sera quelque peu frustré de ne pas voir sur les vidéos les maquettes des plantations et les images des salles du Musée d'Aquitaine consacrées à la traite et l'abolition de l'esclavage dont parlent François Hubert (directeur Musée d'Aquitaine) et de Cauna; mais les vidéos valent le détour. Le travail d'enregistrement et de mise en ligne a été fait par des étudiants, que je suis certains seront de bons professionnels demain. Précisions aussi que certaines communications sont en anglais.

  • Le Nouvel Obs en pince pour Barack Obama

    Voilà un moment que j’ai rédigé cette note mais ne l’a jamais publié. La conclusion d’une chronique de Claude Weil (« Obama et nous ») dans le numéro 2294 pour la semaine du 23 au 29 octobre vient de me rappeler qu’il était grand temps de le faire.

    Deux mots d’abord sur la chronique. Tout à fait d’accord lorsqu’il dénonce « un festival d’indignation surjouée » et d’inciter à chercher à comprendre d’où pouvait venir cette attitude chez certains jeunes à siffler « La Marseillaise ». Par contre, je considère que dire qu’il s’agissait de « quelques centaines de gamins » relève du laxisme. Il a cité Barack Obama (« il n’y a aucun autre pays sur la terre où mon histoire aurait été possible ») pour appuyer son propos, mais n’est pas allé jusqu’au bout de son analyse. Weil omet de dire que si Obama est là où il est, ce n’est pas seulement parce qu’il croit aux potentiels de son pays, mais aussi parce qu’il a toujours cru qu’il était un membre à part entière de la société américaine, en dépit des vexations qu’il a pu vivre. On ne siffle pas impunément l’hymne d’un pays dont on se réclame. Il y a donc une sérieuse crise identitaire chez les jeunes dont la France en est collectivement comptable mais dont on ne saurait imputer seulement à la « collectivité ».

    D’autre part, qu’entend Claude Weil lorsqu’il parle de « mesures différenciées » ? Je soupçonne derrière cette expression ce que nous avons maladroitement traduit en accolant deux termes antinomiques, à savoir la « discrimination positive ». La discrimination raciale ne saurait être positive. C’est une forme de paternalisme. C’est une politique qui consiste à exclure un groupe afin de réparer un mal en se basant sur des critères ethniques. Elle a tendance à occulter les capacités d’un individu au profit de la couleur de sa peau ou de ses origines, en particulier lorsqu’accompagner de tapage médiatique comme ce fut le cas pour la nomination du préfet Aïssa Dermouche.

    Enfin, Claude Weil ferait mieux de mettre des guillemets lorsqu’il parle de « gens de couleur ». C’est une expression creuse qui fait référence à tout le monde et à personne.

    Je passe enfin à ma note de longue date mentionnée plus haut.

     

    Le Nouvel Obs et Barack Obama

    Le Nouvel Observateur en pince pour Barack Obama et ne le cache pas. Il faut le dire, c’est une belle histoire, un métis que tradition et histoire classent dans la catégorie « noir », en passe d’être investi par le parti démocrate et en bonne position pour être élu président des États-Unis. C’est à la fois la réalisation du rêve de Martin Luther King et John F. Kennedy réincarné pour donner un nouveau souffle aux États-Unis. Et comme nous aimons bien émuler les bonnes choses d’outre-Atlantique, surtout les « bonnes choses », nous nous prenons, dans le sillage des médias, à rêver, à rechercher un Barack Obama dans le système politique français comme en témoigne cet article, « Cherche Obama français désespérément… » (5-11 juin 2008, p. 15-16.

    Que le Nouvel Obs interroge le système français est une bonne chose. Le souci dans l’article est que la démarche, comme c’est souvent le cas lorsque l’on réagit à chaud, ne sort pas des sentiers battus du simplisme qui consiste à culpabiliser un groupe de « natifs », majoritaire, afin de montrer de l’empathie envers celui « issu de l’immigration », minoritaire. Et l’on reste dans la caricature en passant de l’immigrant, de l’opprimé, du petit-fils de colonisé et d’esclave aux « natifs », descendants de l’ancien oppresseur qui font peu cas de ces gens « débarqués » d’un autre monde. De fait, si le Nouvel Obs fait un état des lieux du parcours de Barack Obama et des avancées sur le plan intégration et mixité aux États-Unis (« Il y a 10 000 élus noirs aux États-Unis. Des maires, des gouverneurs… C’est de ce terreau qu’a ‘poussé’ Obama », p. 16), l’article témoigne d’un manque de rigueur à transposer les observations de manière objective au système français.

    Le travail de longue halène sur l’intégration des minorités aux États-Unis depuis des décennies, si ce n’est depuis que les premiers colons y ont mis les pieds, a certes contribué à la percée de l’homme Obama. Mais il manque dans l’article un élément capital à son succès, une dimension chère à la société américaine : l’engagement et la responsabilité personnelle. Barack Obama est le fruit du « Self-made Man », de l’homme qui se lève et à force de labeur et d’ingéniosité va se donner les moyens de réussir ; il est le fruit du rêve américain que l’on peut réussir si l’on veut et la démonstration qu’il n’y a pas de déterminisme insurmontable. Barack Obama fait partie de ces américains qui n’attendent pas qu’on leur donne leur chance mais qui la prenne. Il incarne l’histoire du type du fin fond de l’Amérique qui fait son chemin jusqu’au plus haut sommet du pays. En cela, il est un Abraham Lincoln (lui aussi originaire de l’Illinois).

    Or, c’est sur ces points là que l’article du Nouvel Obs pêche. On le sait bien, entre la France et les États-Unis, on est sur deux conceptions différentes des rôles de l’individu et de la société. Là-bas, on est à penser que c’est l’individu qui doit apporter quelque chose à la société ; rappelons-nous le fameux discours de Kennedy : « think not what your country can do for you but you can do for your country » (ne vous interrogez pas sur ce que peut faire le pays pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour le pays). Pour rappel, il était de « gauche » ; bien que là aussi, nous soyons dans une conception politique qui diffère de chez nous.

    Aussi, on a beau être déçu de constater un manque de représentativité des « issus de l’immigration » et des petits-fils de colonisés et d’esclaves, cela ne changera rien à la donne si le constat se limite à arguer « la faute aux autres », de ces « français de souche » qui ne veulent pas partager le pouvoir et l’espace de représentativité. Sans chercher à dédouaner ces derniers de leur avidité, il convient aussi d’interroger aussi les responsabilités de ceux que l’on considère comme les opprimés et les laissés-pour-compte dans la société française afin de mieux cerner les vrais problèmes.

    Lorsque je suis arrivée en Guyane Française (département français, faut-il le rappeler) en 1996, mes nouveaux camarades d’école me traitaient de « petit haïtien débarqué », comme pour me rappeler que je n’étais pas le bienvenu sur le sol français. Les compatriotes de mon âge qui souhaitaient échapper à ce label se mirent à faire comme les jeunes français. Cela aurait pu être à leur honneur, si par « faire comme les jeunes français » consistait à s’inscrire dans une démarche d’acculturation sans pour autant renier ses origines. Malheureusement, ces compatriotes se mettaient à imiter leurs paires dans tout ce qu’il y avait de mauvais dans la jeunesse française sans forcément « devenir français » : ils développèrent une forte propension à la distraction, à faire le fou avec un scooter, une voiture, bref, à « profiter » des nouvelles libertés et du confort au fur et à mesure qu’ils les découvraient.

    Le cas de ces jeunes compatriotes d’origine haïtienne rappelle que beaucoup de jeunes « issus de l’immigration » passent de cultures où le moindre écart aux codes régissant leurs sociétés d’origine ou celle de leurs parents était relevé et les rappels à l’ordre ne tardaient pas à intervenir. En France, ces mêmes jeunes, avec parfois le désengagement de leurs parents, se débrident complètement et perdent souvent leurs précédents repères. La France est le pays de la liberté, n’est-ce pas ? Dans leurs pays d’origines, professeurs et adultes étaient respectés pour ce qu’ils sont et ce qu’ils pouvaient les aider à devenir. Une fois en France, ces jeunes sont passés de ceux qui doivent le respect à ceux à qui l’on doit le respect. Ils sont donc passés de sociétés où l’on ne remettait pas en cause l’autorité des adultes à une société où leur droit d’enfant prime. il ne s’agit pas d’arguer que les jeunes « issus de l’immigration » n’auraient pas les mêmes droits que les jeunes français de « souches » mais de mettre en évidence une faillite dans l’enseignement des devoirs et la mise en responsabilité dans la société française, faillite dans laquelle se sont engouffrés les jeunes.

    Puisque les jeunes arrivent dans un pays où on leur doit tout et que leur seul devoir c’est de profiter de la vie, pourquoi se compliquer la vie ? Pourquoi se forcer à l’école, aller en stage et je ne sais à quelle autre formation alors que sans travailler, on peut vivre décemment par rapport à ce qui se passe dans le pays d’origine ? Ils veulent bien y retourner en vacances pour montrer les belles bagnoles qu’ils peuvent se payer en France mais pas question de s’y installer pour ne serait-ce que pour une année. Eh oui, la vie est trop dure là-bas. Il faut retourner la terre, vendre sur le marché, faire de la mécanique, pétrir le pain, bref, travailler pour vivre.

    On peut reprocher tout ce que l’on veut à la société américaine mais il faut constater qu’elle a su responsabiliser les individus quant à leur devenir. Voilà le terreau sur lequel a poussé Barack Obama. Si l’on n’a pas d’Obama en France, en sus de montrer du doigt les français avides de pouvoir, il faut donc constater un manque d’ambition de la part de beaucoup de personnes « issues de l’immigration » qui bien souvent se contentent de la médiocrité, du juste ce qu’il faut. Pour le reste, on pourra arguer que l’on n’a pas pu échapper au déterminisme de la cité.

    Il ne s’agit pas non plus de crier haro sur l’état providence. Tout état a besoin de pouvoir pallier à un moment donné les faiblesses de ses citoyens. Loin de moi donc l’idée d’inviter à calquer le système social américain qui ignore celui qui n’a pas les moyens de s’en sortir seul. La société française offre une excellente chance à chacun d’avoir une éducation de qualité gratuite et donc d’aller au plus loin. Force est de constater que bon nombre de jeunes ne profitent pas de cela sous prétexte qu’ils habitent la « cité » où « il n’y a rien ». Je ne connais aucune cité en France métropolitaine qui soit dans une situation sociale et d’hygiène plus déplorable que le « village haïtiens » où j’ai habité pendant quatre ans en Guyane Française. C’était un squat sans eau courante, les installations électriques étaient sommaires, les latrines déversaient presque leur contenu dans les espaces de vie sous l’effet des pluies incessantes, la drogue en provenance du Brésil, du Suriname et du Guyana (ancienne colonie britannique d’Amérique du Sud) se vendait à l’entrée du village, là où passait adultes et enfants, etc.

    Là aussi, je ne suis pas en train de justifier l’état d’abandon des cités françaises et le regroupement des populations en fonction de leurs origines et catégories socioprofessionnelles. Ce que je veux dire à partir de mon vécu c’est que dans la vie on peut soit faire comme les français, se plaindre tout le temps sans se bouger, ou profiter des atouts que l’on a et même que l’on peut ne pas avoir, pour réussir. Des deux, Barack Obama et d’autres avant lui ont fait le choix de la réussite, ce qui explique sa position actuelle. On ne rend pas service à la jeunesse française « issue de l’immigration » à être laxiste à son égard, à vouloir à tout prix présenter sa condition sociale comme circonstance atténuante pour justifier ses débordements.