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jacques de cauna

  • Pour qu'Haïti ne sombre pas dans l'oubli

    Quelle est la situation actuelle en Haïti?

    Trois mois après le séisme, France info a fait une journée de direct là-bas afin d'informer de l'état de la situation. On ne peut qu'apprécier une telle démarche quand on sait qu'environ un mois après le séisme, on ne parlait presque plus d'Haïti dans les informations, comme si l'objectif était de rendre compte du malheur et de la désolation dans ce qu'ils ont de plus immédiat. Or, si cet événement n'a été que ponctuel, quelques secondes pour ravager un pays et causer plus de 250 000 morts, les conséquences sont là. Les nouvelles qui me remontent d'Haïti témoignent que l'absence des médias étrangers capables de toucher un large public conduit à un certain abandon des Haïtiens pour se débrouiller avec ce qu'ils n'ont pas, à savoir des moyens.

    Je comprends que les grands médias ne peuvent pas tout le temps se focaliser sur Haïti et que les artistes et célébrités qui se sont mobilisés un jour ne peuvent pas le faire de manière permanente. D'autres drames dans le monde attirent leur attention; ils sont souvent engagés dans d'autres actions caritatives. Ce qu'il faut espérer tout de même c'est que l'on n'oublie pas Haïti. Le tremblement de terre a révélé à une bonne partie du monde ce petit pays riche en histoire et en culture mais malmené par des instabilités politiques du fait de dirigeants peu soucieux de l'intérêt du peuple et par des événements climatiques. Une grande partie de cette découverte s'est faite dans l'instant, sur le moment; tant que les médias y trouvaient encore un certain intérêt? Peut-être pas, parce que leur présence a beaucoup contribué à la découverte du pays et à soulever un grand mouvement de solidarité.

    Après l'émotion du moment, ce que je veux dire c'est qu'Haïti a encore besoin des médias. Ils ont un travail extrêmement important de garde-fou à accomplir sur place. On a besoin d'eux sur place pour que les aides arrivent réellement dans le pays. On a besoin d'eux pour qu'il y ait de la transparence dans la gestion et l'utilisation des aides et des dons.

    On a aussi besoin des médias et de toutes les bonnes volontés pour faire un travail de pédagogie sur Haïti. Quel est vraiment ce pays? Quelle est son histoire? Sa culture? Sa richesse? Ce travail permettra à tous ceux qui ont donné et à tous ceux qui donneront de comprendre pourquoi ils font bien d'être solidaire avec ce pays.

    Je suis conscient qu'il y a beaucoup d'actions qui se font ici et là. J'ai même contribué à mettre en place avec des collègues une conférence sur Haïti et le France dans mon lycée. Intitulée "Histoires et interculturalité franco-haïtienne", cette conférence a permis à près de 400 lycéens et étudiants d'écouter et de dialoguer avec deux universitaires spécialistes de la question. Il s'agissait de M. Rafaël Lucas, maître de conférences à l'université Bordeaux 3, membre du Centre d'Etudes Littéraires et Linguistiques Francophones et Africaines (CELFA); et de Jacques de Cauna, université de Pau et des Pays de l'Adour, membre du Centre International Recherche sur les Esclavages du CNRS (CIRESC). Cette initiative a largement été soutenue par la direction du lycée qui envisagerait de former de jeunes haïtiens aux métiers de l'imprimerie, une des spécialités du lycée. Affaire à suivre.

    Toujours dans le même lycée, à l'initiative d'un élève et grâce au soutien de la Vie Scolaire, on va organiser un tournoi sportif. Chaque participant donnera 1,50 € pour Haïti. Ce sont ces mêmes lycéens qui avaient pris de leur temps pour écouter et débattre pendant trois heures avec nos universitaires. Comme quoi, les jeunes sont aussi soucieux de contribuer, même modestement, à la reconstruction d'Haïti.

    J'annoncerai au moment opportun d'autres initiatives et actions entreprises pour éviter qu'Haïti ne sombre dans l'oubli.

  • Lettre ouverte du CIRESC à nos gouvernants sur la reconstruction d'Haïti

    On ne saurait reconstruire un pays, dans le sens noble du terme, sans penser à la formation de ses citoyens. Une reconstruction qui vise l'autonomie passe nécessairement par là aussi. Au moment même où le président de la république, Nicolas Sarkozy, s'apprête à se rendre en Haiti, visite attendue par les deux peuples, les intiatives, les appels à l'amélioration des liens entre les deux pays se multiplient. Dans la continuité de ma note du 7 février, je poste ici une lettre ouverte du CIRESC (Centre international de recherche sur l'esclavage) qui m'a été transmise par l'historien Jacques de Cauna. La lettre a été publiée dans le Sud Ouest du 12 février.

    Cela fait des années que de Cauna - fin connaisseur d'Haïti, dont la qualité du travail et l'investissement personnel sont reconnus par ses paires et par la république d'Haïti - se remue pour des relations plus étroites et plus fortes entre la France et Haïti. Il faut espérer que nos gouvernants sauront ententre lui et tous ceux qui portent le projet Ciresc; et surtout qu'ils sauront agir.

    La lettre:

    Lettre Ouverte du CIRESC

    Soutenir la reconstruction du système éducatif et de recherche d'Haïti

    Toutes nos pensées sont tournées en ce moment vers Haïti, pays où nous avons des racines, des amis, société avec laquelle nous travaillons - à travers des programmes de recherche menés avec des enseignants et des chercheurs haïtiens ou des enseignements que nous y faisons, ou encore des étudiants que nous formons -, pays aussi que nous étudions pour sa contribution à l'histoire de l'Humanité et à celle de la Liberté. Nous présentons nos sincères condoléances à chaque Haïtien et nous voudrions, plus particulièrement, les adresser à nos collègues des écoles et des universités ruinées par le tremblement de terre.

    L'ampleur du désastre est choquante mais au-delà des urgences vitales, il faut déjà penser à l'avenir et soutenir la reconstruction d'un système éducatif et de recherche, gage d'un avenir meilleur... s'il est bien organisé. Le « séisme de décrochement » qu'a connu Haïti devrait inviter à prendre cette rupture dramatique et fatale à trop d'Haïtiens comme le signal des changements nécessaires à opérer vis-à-vis de ce pays, notamment en termes de représentations d'Haïti et de conception de la solidarité internationale, les deux étant liés. Nulle « fatalité », ni « malédiction » dans la destruction de la majeure partie des structures éducatives mais plutôt effet de l'exode rural et installation dans des zones d'habitat précaires. Nulle « agitation », ni « désordre » mais dignité  et  résilience  dans les descriptions de l'écroulement des bâtiments de l'Ecole Normale Supérieure et dans les demandes de reprise des cours que font parvenir nos correspondants haïtiens grâce à l'incroyable mobilisation des réseaux de recherche internationaux à travers les réseaux Internet. Les clés d'Haïti ne sont pas remises aux étrangers comme le dit le Président d'Haïti, René Préval, même si la solidarité est demandée à la communauté internationale.

    Gérard Barthélémy, anthropologue récemment disparu, n'a eu de cesse de rappeler que le mal développement en Haïti était inversement proportionnel à l'aide internationale apportée au pays, il faut sans doute se le rappeler aujourd'hui en ce qui concerne la formation. Il faut éviter que le réseau éducatif soit reconstruit sur des initiatives dispersées, lancées par des nations, des organismes, ou des individus. Sous l'égide des responsables haïtiens, un schéma global intégrant aussi bien les formations primaires, l'enseignement technique (agriculture, artisanat) que le supérieur et aussi la formation d'enseignants doit être établi. C'est la raison pour laquelle, dans la perspective de la prochaine conférence de Montréal du 25 janvier prochain, nous demandons à chacun de nos gouvernements, et ici au gouvernement français, d'en appeler à l'organisation d'un plan international qui mettrait en synergie toutes les compétences qui peuvent concourir à la remise en route du réseau éducatif et de recherche en Haïti, fondement de la vitalité culturelle et intellectuelle de ce pays et garantie de sa survie.

    Sans attendre cependant ces décisions futures, il est indispensable de soutenir les chercheurs et étudiants haïtiens au niveau des pays et universités qui les accueillent actuellement.  Pour la France, nous demandons au Ministre de l'Education Nationale, à la Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche ainsi qu'aux Présidents des instituts de recherche et d'enseignement supérieur le financement de « chaires Haïti » qui permettraient de recevoir des chercheurs et des enseignants, la création de bourses destinées aux étudiants haïtiens, la mise en place de missions d'enseignement et de formation en Haïti selon les besoins exprimés par nos interlocuteurs. Nous demandons au Ministre de l'Intérieur, l'attribution plus souple de visas pour les étudiants qui veulent venir étudier en France. Il en va de notre honneur d'enseignants, de chercheurs et de citoyens dans la communauté internationale.

    Signatures

    • Myriam Cottias, Directrice de recherche au CNRS, Centre International de Recherches sur les Esclavages, EURESCL (7e PCRD), CRPLC, Université des Antilles et de la Guyane.
    • António de Almeida Mendes, Maître de Conférences, Université de Nantes, Centre International de Recherches sur les Esclavages (CIRESC)
    • Jacques de Cauna, Docteur d'Etat, Université de Pau, Centre International de Recherches sur les Esclavages (CIRESC), Commandeur Ordre national Honneur et Mérite de la République d'Haïti
    • Elikia M'Bokolo, Directeur d'Etudes à l'EHESS et CIRESC
    • Ibrahima Seck, historien, Professeur à l'Université Cheikh Anta Diop, Dakar, Sénégal, et CIRESC
    • Paul Lovejoy, University of  Hull (G.-B) et CIRESC
    • Marie-Albane de Suremain, Université Paris Est, CIRESC
    • Cédric Audebert, CRS Migrinter et CIRESC
    • Catherine Coquery-Vidrovitch, CIRESC
    • Michel De Waele, Directeur du département d'histoire, Université de Laval, Canada
    • Gérard Noiriel, historien, Directeur d'Etudes à l'EHESS
    • Jean-Marie Théodat, Maître de Conférences Université Panthéon-Sorbonne, laboratoire PRODIG.
    • Bogumil Jewsiewicki, Université Laval (Canada)
    • Francine Saillant, Directrice du CÉLAT, Université Laval, Québec
    • ..., etc (497 signatures au 1er février 2010)

     

    Contact : ciresc@ehess.fr

    Pilotage CIRESC

    Responsable

    • Myriam Cottias, Historienne, Directrice de recherches, CNRS, Université des Antilles et de la Guyane

    Membres du Bureau

    • Antonio de Almeida Mendes, Historien, Maître de conférences, Université de Nantes, France.
    • Cédric Audebert, Géographe, Chargé de recherches, CNRS, Migrinter, Université de Poitiers, France.
    • Myriam Cottias, Historienne, Chargée de recherches, CNRS, Université des Antilles et de la Guyane.
    • Elisabeth Cunin, Anthropologue, Chargée de recherches, IRD.
    • Issiaka Mandé, Historien, Sedet, Université Paris 7 Denis Diderot, France.
    • Dominique Rogers, Historienne, Maître de conférences, Université des Antilles

    Membres du Comité scientifique

    • Luiz Felipe de Alencastro, Historien, Professeur, Université Paris IV, France.
    • Carmen Bernand, Anthropologue, Professeur émérite, Université de Paris X, France.
    • Jean-Luc Bonniol, Anthropologue, Professeur, Université d'Aix-Marseille, France.
    • Roger Botte, Anthropologue, Chargé de recherches, CNRS, EHESS, France.
    • Jacques de Cauna, Historien, professeur détaché, Université de Pau et des Pays de l'Adour, France.
    • Christine Chivallon, Géographe, Chargée de recherches, CNRS, Université de
    • Catherine Coquery-Vidrovitch, Historienne, Professeur émérite, Université de Paris VII, France.
    • Patrice Courtaud, Anthropologue, Ingénieur de recherches, Université de Bordeaux, France.
    • Jean-Michel Deveau, Historien, Professeur des Universités de Nice, Sophia et Antipolis, France.
    • Marcel Dorigny, Historien, Maître de conférences, Université de Paris VIII, France.
    • Fitte-Duval, Annie, Juriste, Maître de conférences, Université de Pau et des pays de l'Adour, France.
    • França Paiva, Eduardo, Historien, Universidade Federal de Minas Gerais, Brésil.
    • Sudel Fuma, Historien, Professeur, Université de la Réunion.
    • Juan Carlos Garavaglia, Historien, Directeur d'études, EHESS, France.
    • Jean Hébrard, Historien, Professeur associé, EHESS, France.
    • Bogumil Jewsiewicki, Historien, Professeur, Université de Laval, Canada.
    • Marie-José Jolivet, Anthropologue, Directeur de recherche, IRD, France.
    • Julie Lirus, Anthropologue, Professeur, Université de Paris VII, France.
    • Anne-Marie Losonczy, Anthropologue, Directeur d'études, EPHE, France.
    • Elikia M'Bokolo, Historien, Directeur d'études, EHESS, France.
    • Pap Ndiaye, Historien, Maître de conférences, EHESS, France.
    • Jean-François Niort, Juriste, Maitre de conférences, Université des Antilles et de la Guyane, France.
    • Olivier Pétré-Grenouilleau, Historien, Professeur, Université de Lorient, France.
    • Fabienne Plazolles Guillen Diop, Historienne, Université de Pau et des Pays de Ladour, France.
    • Jean-Pierre Sainton, Historien, Maître de conférences, Université des Antilles et de la Guyane, France.
    • Nelly Schmidt, Historienne, Directeur de recherches, CNRS, France.
    • Alessandro Stella, Historien, chargé de recherches, CNRS, France.
    • Ibrahima Thioub, Historien, Professeur, Université Cheik Anta Diop, Sénégal.
    • Salah Trabelsi, Historien, Maître de conférences, Université de Lyon II, France.
    • Françoise Vergès, Professeur, Goldsmiths College, Université de Londres, Royaume-Uni.
    • Cécile Vidal, Historienne, Maître de conférences, EHESS, Paris, France.
    • Bernard Vincent, Historien, Directeur d'études, EHESS, France.

    Membres du Comité pour les ressources pédagogiques

    • Thierry Aprile, PRAG en Histoire, IUFM de Créteil, France.
    • Eric Mesnard, PRAG en Histoire, IUFM de Créteil, France.
    • Marie-Albane de Suremain, Historienne, Maître de Conférences, IUFM de Créteil, France.
  • La vraie malédiction d’Haïti

    1388903923.pngUne tradition haïtienne veut qu'un enfant ait deux mères: celle qui l'a porté, et celle qui le portera pendant sa vie par la subsistance qu'elle lui offira et qui l'accueillera en son sein à sa mort. Le lien entre l'enfant et Mère Terre est scellé symboliquement à la naissance: on enterre le placenta et le cordon ombilical. D'où l'expression haïtienne "natif natal", enfant de la terre, enfant du pays.

    Je suis Français, serviteur de la république et attaché à ses valeurs. Toutefois, étant né en Haïti, pays où est enterré mon cordon ombilical, je suis et resterai un Nèg Lakay ("nèg" ici veut dire "homme"; lakay = maison, pays, terre), un natif natal, un enfant d'Haïti.

    Des circonstances de plus en plus insupportables m’obligent à sortir du champ de réflexion principale de ce blog, le mormonisme, afin de pousser un coup de gueule et pour apporter un éclairage sur un article du Monde sur Haïti. Dans cette note, c’est surtout l’haïtien en moi qui s’exprime.

    D’abord mon coup de gueule. Il s’adresse à Pat Robertson, prédicateur évangélique ignorant et démagogue qui a insinué que le récent tremblement de terre en Haïti relève du châtiment de Dieu sur le peuple. Pourquoi ? Parce que les fondateurs du pays auraient signé un pacte avec le diable pour obtenir l’indépendance. Je signale qu'il n'y a pas de sous-titrage pour la vidéo.

    Dans sa propre langue:

    TO HELL WITH YOU, PAT ROBERTSON! You are as ignorant of Haiti’s history as you seem to be of the philosophy of Christianity. Who is that God that passes sweeping chastisement upon the innocent? Who is that unwise and powerless God who cannot sift the wheat from the tares and has to destroy everything?

    If I follow your thinking, I come to the conclusion that Jesus must have signed a pact with the devil. And the consequence of such a pact was his ignominious death on the cross; which ultimately means that he was not crucified because he was the only one who could atone for the sins of the world. This is anachronistically possible if we consider that the omnipotent and omniscient Jesus anticipated the Cardinal Grand Inquisitor’s suggestions (Dostoyevsky) and gave in to Satan’s temptations.

    You see how far your stupid thinking could take us? I trust that you are not that ignorant to reconsider your statement and realize that what happened in Haiti is beyond the dichotomy of « good/evil ».

    Mon affirmation que Pat Robertson est ignorant de l’histoire d’Haïti prend appui d’une part sur le fait qu’il présente pour avéré un mythe fondateur de l’histoire d’Haïti, lequel mythe a été accentué et véhiculé par tous ceux qui ont eu du mal à digérer l’indépendance du pays. D’autre part, grand prédicateur qu’il est, Robertson aurait pu passer un peu de temps sur un site mondain aussi facilement accessible que Wikipedia pour vérifier que c’est Napoléon Bonaparte (ou Napoléon 1er) qui dirigeait la France au moment de l’indépendance d’Haïti et non son neveu, Napoléon III.

    L’idée que les malheurs d’Haïti soient liés à la façon dont le pays à accéder à l’indépendance, c'est cela le mythe pour moi - et non le rituel vaudou auquel il fait référence car comme je l'explique plus bas ce rituel a vraiment eu lieu - n’est pas nouvelle. On l’a si bien véhiculée qu’elle a supplanté l’histoire, ou du moins s’est imbriquée comme partie intégrante de l’histoire du pays. Qu’un journal comme Le Monde le reprenne à son compte, « Haïti, la malédiction », titre l’article publié le 14 janvier sur son site, sans se douter que cela puisse choquer dit à quel point tout ça est passé dans l’histoire. Fort heureusement, le rapprochement avec Pat Robertson s’arrête sur le titre. Pour un travail journalistique, le contenu de l’article mérite que l’on tire un coup (non, pas de gueule mais) de chapeau.

    Par contre, évoquer le « Bois Caïman » comme l’auteur l’a fait dans l’article, sans faire un travail de pédagogie et de démystification, me parait regrettable.


    Bwa Kayiman dans la culture haïtienne

    J’ai grandi en Haïti avec l’histoire de la cérémonie du Bois Caïman. Adolescent, on s’amusait avec mes amis à se la raconter la nuit au coin du feu pour se faire peur, et pour se rappeler les réalités du vaudou dans la culture du pays. On évoque encore volontiers son côté mystique le 18 mai pour la fête du drapeau haïtien. On foulait le sol en période de carnaval au rythme endiablé et entraînant des tambours et autres instruments folkloriques en chantant « Bwa Kayiman » parmi les nombreuses classiques de « mizik rasin » (extrait Youtube ci-dessous)


    Ce clip n'est pas celui où il est question de "Bwa Kayiman" mais on entend clairement le chanteur dire "peyi Desalin nan" (le pays de Dessalines), "peyi Boukman-n nan", etc.


    Mais que dit l’Histoire de « Bwa Kayiman » ?

    Il y a bien eu une cérémonie nocturne au Bois Caïman le 14 août 1791. Cette dernière s’inscrivait dans la continuité d’une longue série de réunions de ralliement des « nègres marrons » et de quelques mulâtres pratiquant le vaudou et le mesmérisme. Il va de soi que les « nègres marrons » n’allaient pas se contenter de chanter leurs dieux africains et se disperser. De fait, à l’occasion de ces réunions, on parlait bien entendu « politique » : « dans ces assemblées nocturnes clandestines, vaudou, révolte et idées de liberté sont déjà indissolublement liés… sans que l’on puisse dire ce qui appartient à la réalité, de ce qui relève d’une vision maladive qui tourne à la psychose chez l’observateur blanc », note l’historien spécialiste d’Haïti, Jacques de Cauna. L’homme blanc avait toujours eu peur de ces réunions. Déjà qu’il ne comprenait rien au vaudou, le syncrétisme avec le mesmérisme et le catholicisme ne lui augurait rien de bon. Et les hommes politiques du pays ont très vite compris que pour fédérer, il leur fallait être des acteurs du vaudou et si possible être des « ougans », c’est-à-dire des prêtres vaudouisants.


    Qu’est-ce qui s’est vraiment passé au Bois Caïman ?

    Je cite ici l’historien Jacques de Cauna :

    « …les ‘dépositions faites par plusieurs nègres au lendemain de l’insurrection » [qui devait conduire à l’indépendance]… permettent de penser qu’une cérémonie vaudouesque a effectivement eu lieu quelques jours avant l’insurrection […] sur l’habitation Lenormand de Mézy. Au cours d’une ‘espèce de fête ou sacrifice, […] un cochon entièrement noir, entouré de fétiches, chargé d’offrandes plus bizarres les unes que les autres, fut l’holocauste offert au génie tout-puissant de la race noire’. Des ‘cérémonies religieuses’, des ‘rites superstitieux’ préludèrent à son égorgement, après quoi les assistants burent son sang et prirent ses poils en guise de talisman qui ‘devait les rendre invulnérables’. Selon la tradition haïtienne, ils prêtèrent ensuite serment de suivre Boukman  et d’obéir à ses volontés » (de Cauna cite un autre historien).

    Et de Cauna de conclure  que « même si le vaudou n’a pas créé les conditions de la Révolution de Saint-Domingue [toute l’île s’appelait ainsi], il est indéniable qu’il ait joué un rôle de ciment dans la mosaïque d’ethnies que représentaient les esclaves et qu’il ait été un élément moteur des luttes qui s’achèveront par la liberté générale et l’indépendance », proclamée le 1er janvier 1804.

    Il est bon d’observer que l’historien précise que la tradition a retenu que les participants ont prêté « serment de suivre » leur chef, Boukman et non le diable comme Pat Robertson veut le faire croire. Toutefois, et à sa décharge, Robertson reprend une idée qui se propage via une campagne de désinformation bien orchestrée depuis que Jean-Jacques Dessalines, successeur de Toussaint Louverture, et trente-cinq autres généraux et officiers ont déclaré, au nom d’Haïti, « renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ».


    Qui a colporté cette idée ?

    D’abord l’Église Catholique, qui n’a jamais vraiment réussi à convertir les esclaves - ils ont fait semblant de croire, d’où un fort syncrétisme entre vaudou et catholicisme - et qui entendait dénoncer la pratique païenne des révolutionnaires haïtiens ; et tous ceux qui n’ont jamais digéré la défaite de la France de Napoléon face à des nègres et des mulâtres. A mon sens, ils sont les vraies malédictions d’Haïti. Car, la Révolution haïtienne, suivie de la perte d’Haïti, marque un affaiblissement irréversible de la France dans la Caraïbe et en Amérique du Nord : la vente de la Louisiane, près de la moitié du territoire étasunien au début du XIXe siècle et environ 1/3 de l’Amérique actuelle, correspond à la montée des difficultés de la France à St. Domingue. La France mettra plus de vingt ans pour « concéder », pas « reconnaître », sa défaite, non sans faire payer cher à la nouvelle république son arrogance. Le montant de 150 millions de francs de dédommagement réclamé par la France en 1825 sera réduit à soixante millions en 1838, au moment où la Monarchie de Juillet reconnaît « définitivement et inconditionnellement » l’indépendance d’Haïti (de Cauna), soit 34 ans depuis la déclaration d’indépendance.

    Paradoxalement, les Américains, « anciens alliés et conseillers » des Haïtiens dans leurs combats, il leur faudra attendre l’abolition de l’esclavage en 1862 sur leur territoire pour reconnaître la nouvelle république. Il eut été suicidaire de le faire avant. En fait, il ne fallait surtout pas faire de publicité pour éviter que les idées belliqueuses, révolutionnaires et « noiristes » haïtiens ne se propagent.


    Alors, Haïti, pays maudit ?

    Vu la situation politique chaotique d’Haïti depuis Dessalines, son exposition aux éléments et les conséquences économiques et sociales qui en découlent, il est tentant et facile de la classer dans la catégorie de « maudit de Dieu » et « apprécié des dieux » africains auxquels le peuple fait encore des sacrifices comme à la cérémonie du Bois Caïman.

    9782914067645FS.gifQuand je vivais encore en Haïti, je me souviens que l’on disait d’un enfant turbulent et que l’on ne comprenait pas qu’il était un « ti-moun madichon » (enfant de malédiction) ; ce qui revenait à dire qu’il était irrécupérable et qu’on pouvait l’abandonner à son sort. L’élan de solidarité que je constate actuellement démontre que les choses changent, que ceux qui ont propagé l’idée d’une malédiction contre Haïti sont en train de perdre leur combat. Nicolas Sarkozy a annoncé une visite prochaine en Haïti. Ce sera une première. Il faut espérer que les bons sentiments au lendemain du séisme se traduiront en de meilleures relations entre les deux pays, que la France cessera de jouer un rôle ambigu à son égard.

    Je ne peux pas finir cette note sans recommander l’excellent livre de Jacques de Cauna, Haïti : l’éternelle révolution, qui a très probablement été utilisé pour la rédaction de l’article du Monde. Pour ceux qui veulent connaître l’histoire d’Haïti, ses liens économiques, historiques, culturels avec la France,  c’est un « must ». On y apprendra par exemple que l’un des auteurs « incontournables » de la littérature française, Alexandre Dumas, était le petit-fils d’une négresse, d’une esclave noire de St. Domingue.


    Mises à jour du 19/01/10

    Deux mises à jour.

    La première concerne la réussite de la campagne de désinformation qui explique selon moi qu'un journal comme Le Monde reprenne la notion de malédiction s'agissant d'Haïti. Et voilà que certains Haïtiens aussi, dans le sillage de Pat Robertson, victimes de désinformation et sujets à des théories apocalyptiques infondées, se prennent aussi à voir le châtiment divin sur Haïti. C'est ce qu'on peut lire dans un article de l'Associated Press (AP) selon lequel "les croyants haïtiens voient la main de Dieu dans le tremblement de terre". On y cite un pasteur haïtien déclarant que "c'est un signe de Dieu, signifiant que nous devons reconnaître son pouvoir", et que "les Haïtiens doivent se réformer, trouver un nouveau chemin vers Dieu".

    Comme je le dis plus haut, je suis Haïtien. Il n'échappera à personne que je ne suis pas un adapte du vaudou; je ne l'ai jamais été. Je précise que malgré le fait que la "mizik rasin" prenne appui sur le vaudou, on est loin des rituels et cérémonies vaudouesques qui se pratiquent de préférence dans des lieux retirés et consacrés, et en aucun cas dans le cadre de carnaval sur la place publique. Par ailleurs, le chrétien haïtien que je suis utilise sa tête, il raisonne et ne voit pas le sceau du divin ou du démon sur tout ce qui se passe autour de lui. De fait, je ne cautionne pas les aberrations de pasteurs et je ne sais quels autres illuminés qui font de la misère des innocents leur fond de commerce. Les Haïtiens sont déjà suffisamment religieux et humbles. Ils n'ont pas besoin des châtiments du ciel pour leurs faire mordre la poussière.

    Le second point de mise à jour concerne une trouvaille: pour ceux qui s'intéressent à la Caraïbe dans sa globalité, l'université Bordeaux 3, où je suis doctorant et chargé d'enseignement, vient de mettre sur son site WebTV une série de vidéos d'un colloque qui a eu lieu en décembre dernier. L'un des participants fut justement Jacques de Cauna. Il s'agit de visionner les cinq premières communications, parmi les nombreuses mises en ligne sur le site. On sera quelque peu frustré de ne pas voir sur les vidéos les maquettes des plantations et les images des salles du Musée d'Aquitaine consacrées à la traite et l'abolition de l'esclavage dont parlent François Hubert (directeur Musée d'Aquitaine) et de Cauna; mais les vidéos valent le détour. Le travail d'enregistrement et de mise en ligne a été fait par des étudiants, que je suis certains seront de bons professionnels demain. Précisions aussi que certaines communications sont en anglais.