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racisme anti-fonctionnaires

  • Soyez "fiers d'être fonctionnaires": quand "l'hôpital se fout de la charité"

    Cela devrait me faire chaud au cœur en lisant le président de la république qui invite les fonctionnaires à être fiers de ce qu'ils sont. Non mais, c'est vraiment touchant à l'endroit des agents de l'état que de lire "on ne parle pas bien des fonctionnaires. On ne respecte pas assez vos compétences. On ignore les difficultés qui sont les vôtres"; dixit Nicolas Sarkozy, repris par le NouvelObs.com.

    Mais voilà, quand je lis cette belle phrase, je deviens méfiant. Je me dis que ce n'est pas possible. Ce doit être un rêve ; c'est trop beau pour être vrai. Sur le constat, il n'y a rien à redire. Franchement, chapeau! Mais avouons tout de même qu'il y a un air de "l'hôpital qui se fout de la charité" dans ce diagnostique on ne peut plus précis. C'est vrai qu'il ne fait pas bon d'être "fonctionnaire". Nombre de mes collègues n'osent pas dire qu'ils sont fonctionnaires. Quand certains salariés séquestrent leurs patrons pour garder leurs emplois, on nous balance que les fonctionnaires, eux, n'ont pas le droit de se plaindre, de vouloir garder leurs acquis, leurs postes. C'est irrationnel parce qu'au lieu d'aspirer au fonctionnariat, que l'on estime être une bonne situation, autrement on ne jalouserait pas les fonctionnaires, on a légitimé les pires politiques de destruction de postes en tapant sur les fonctionnaires. C'est un sport national.

    904721-1116537.jpg?v=1289399415Car, voyez-vous, être fonctionnaire c'est être "planqué"; c'est avoir une situation bien meilleure que l'autre. C'est du "et moi, et moi, et moi?", quoi. Certains collègues vivent cette haine en parlant de "racisme anti-fonctionnaires".

    Sauf que la jalousie des fonctionnaires est quelque chose qui s'orchestre depuis bien longtemps, aussi bien par des politiques de gauche que de droite. Avec tout de même une accélération grâce à l'idéologie politique actuelle qui a permis de faire passer l'idée complètement irrationnelle que la meilleure façon de régler les problèmes de déficit, des retraites, et tout ce qui va mal dans le pays, c'est de stigmatiser un groupe d'actifs pour finir par niveler par le bas. Combien de fois n'ai-je pas entendu des chômeurs s'en prendre à des fonctionnaires tout simplement parce qu'ils sont "casés". L'image de droite, empruntée sur le net, est assez évocatrice des clichés.

    C'est vrai qu'il y a des avantages dans la fonction publique. Tous les métiers présentent des avantages et des inconvénients. Mais, c'est toujours facile de fantasmer de l'extérieur. Quand maintenant je m'énerve sur des copies de mauvaise qualité, avant, je me grattais, je me faisais jeter par ma femme parce que je sentais l'alcool ! Vous comprendrez plus loin.

    Avant d'être enseignant, j'étais ouvrier spécialisé dans le bâtiment. Certes, je n'avais pas la moitié de mon service à effectuer sur un chantier et le reste chez moi. Non, je n'avais pas autant de vacances. Par contre, pour gagner 1300 euros par mois, je n'avais que mon expérience professionnelle, aucun diplôme. Avec un bac+3, un professeur certifié débutant ne gagne pas beaucoup plus; sachant qu'il faudra à l'avenir un bac+5 pour enseigner. Il faudra voir la grille de salaires qui va avec.

    Le fait de connaître les deux corps de métiers me permet de faire la part des choses entre fantasmes et réalités. Par exemple, même si certains refusent de l'admettre, une heure avec nos enfants-rois maintenant scolarisés peut être aussi fatigant pour un enseignant que l'heure d'un ouvrier avec un marteau piqueur. La seule différence est que les deux fatigues ne commencent pas aux mêmes endroits. L'une est d'abord un épuisement qui peut être psychologique mais qui envahit tout le corps ; l'autre commence par le physique pour envahir l'esprit. Dans les deux cas, c'est l'individu dans son ensemble qui se trouve affecté.

    Avec des classes allant jusqu'à 34 élèves dans laquelle je passe une bonne partie de mon temps à faire le gendarme afin de pouvoir transmettre un minimum; avec des élèves de terminale complètement "pommés"/paumés et qui se plaignent qu'on leur demande de travailler; avec des parents qui n'ont qu'à prendre le téléphone pour qu'on annule un travail de rattrapage, décrédibilisant un enseignant, réduisant à néant tout ce qu'il a construit... je me dis parfois que j'étais bien dans le bâtiment. Au moins quand je rentrais chez moi, je n'avais pas une tonne de copies, presque toutes minables, à corriger.

    C'était aussi bien que cela dans le bâtiment? Non, autrement j'y serais resté. Ce qui me valait d'être labellisé "ouvrier spécialisé" c'était de savoir travailler avec des produits complexes et dangereux; des produits à base de fibres de verre, de la résine (polyester et époxy), de l'acétone et d'autres produits chimiques, dans des espaces parfois réduits (cales de bateaux, cuves souterraines, etc.). Je devais porter un masque pour exercer ce métier. Même avec ça, on plaisantait entre collègues qu'on ne passerait pas à l'éthylotest en cas de contrôle en fin de journée. J'ai beaucoup d'estime pour ceux qui exercent ces métiers difficiles. Mais, j'aspirais à mieux. Et pour moi, ce "mieux" c'était de pouvoir être un jour à la place de mes professeurs. Un rêve de gamin. Benh quoi? On a le droit de choisir son métier, non?

    Fier d'être fonctionnaire? C'est l'estime et la fierté de cette fonction désintéressée qui m'ont motivé et qui me motivent encore. Je suis fier d'avoir œuvré aux côtés de ceux qui construisent physiquement ce pays. Je suis maintenant fier d'œuvrer, à ma modeste manière, à la transmission de savoirs, à aider des jeunes à construire leurs propres systèmes de pensée. Je me demande combien pourront dire dans trente ans qu'ils sont fiers d'être fonctionnaires. Certains le diront peut-être mais d'ici là, le mot ne recouvrira plus le même sens.

    Car être fonctionnaire de nos jours c'est faire partie d'un corps en voie de disparition. Le président de la république, le pourfendeur des fonctionnaires, celui qui a réussi à faire croire que limoger la moitié d'entre eux c'est rendre un service au pays, se prendrait-il à les réhabiliter ? Le sens du mot a dû avoir bien changé. C'est comme dire l'oraison funèbre d'un regretté. Ah, qu'il fut bon d'avoir ce bon vieux statut ! Il nous a rendus bien des services. Vous pouvez être fiers d'être [d'avoir été ?] fonctionnaires.

    Ou peut-être que je me trompe. Peut-être est-il vraiment sincère. Peut-être s'est-il rendu compte qu'on n'avait pas besoin de laisser durer l'exercice du droit de retrait des collègues du lycée Adolphe Cheriou, lequel retrait a été requalifié par un de ses ministres préférés en "grève" afin de pouvoir sanctionner ses fonctionnaires nouvellement rendus fautifs. Peut-être a-t-il décidé de ne plus diviser pour mener sa politique. Peut-être a-t-il "changé". Je ne sais pas pourquoi mais ce mot me rappelle une certaine période électorale.

    Mais, pourquoi pas ? On peut changer, après tout.