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toussaint louverture

  • La vraie malédiction d’Haïti

    1388903923.pngUne tradition haïtienne veut qu'un enfant ait deux mères: celle qui l'a porté, et celle qui le portera pendant sa vie par la subsistance qu'elle lui offira et qui l'accueillera en son sein à sa mort. Le lien entre l'enfant et Mère Terre est scellé symboliquement à la naissance: on enterre le placenta et le cordon ombilical. D'où l'expression haïtienne "natif natal", enfant de la terre, enfant du pays.

    Je suis Français, serviteur de la république et attaché à ses valeurs. Toutefois, étant né en Haïti, pays où est enterré mon cordon ombilical, je suis et resterai un Nèg Lakay ("nèg" ici veut dire "homme"; lakay = maison, pays, terre), un natif natal, un enfant d'Haïti.

    Des circonstances de plus en plus insupportables m’obligent à sortir du champ de réflexion principale de ce blog, le mormonisme, afin de pousser un coup de gueule et pour apporter un éclairage sur un article du Monde sur Haïti. Dans cette note, c’est surtout l’haïtien en moi qui s’exprime.

    D’abord mon coup de gueule. Il s’adresse à Pat Robertson, prédicateur évangélique ignorant et démagogue qui a insinué que le récent tremblement de terre en Haïti relève du châtiment de Dieu sur le peuple. Pourquoi ? Parce que les fondateurs du pays auraient signé un pacte avec le diable pour obtenir l’indépendance. Je signale qu'il n'y a pas de sous-titrage pour la vidéo.

    Dans sa propre langue:

    TO HELL WITH YOU, PAT ROBERTSON! You are as ignorant of Haiti’s history as you seem to be of the philosophy of Christianity. Who is that God that passes sweeping chastisement upon the innocent? Who is that unwise and powerless God who cannot sift the wheat from the tares and has to destroy everything?

    If I follow your thinking, I come to the conclusion that Jesus must have signed a pact with the devil. And the consequence of such a pact was his ignominious death on the cross; which ultimately means that he was not crucified because he was the only one who could atone for the sins of the world. This is anachronistically possible if we consider that the omnipotent and omniscient Jesus anticipated the Cardinal Grand Inquisitor’s suggestions (Dostoyevsky) and gave in to Satan’s temptations.

    You see how far your stupid thinking could take us? I trust that you are not that ignorant to reconsider your statement and realize that what happened in Haiti is beyond the dichotomy of « good/evil ».

    Mon affirmation que Pat Robertson est ignorant de l’histoire d’Haïti prend appui d’une part sur le fait qu’il présente pour avéré un mythe fondateur de l’histoire d’Haïti, lequel mythe a été accentué et véhiculé par tous ceux qui ont eu du mal à digérer l’indépendance du pays. D’autre part, grand prédicateur qu’il est, Robertson aurait pu passer un peu de temps sur un site mondain aussi facilement accessible que Wikipedia pour vérifier que c’est Napoléon Bonaparte (ou Napoléon 1er) qui dirigeait la France au moment de l’indépendance d’Haïti et non son neveu, Napoléon III.

    L’idée que les malheurs d’Haïti soient liés à la façon dont le pays à accéder à l’indépendance, c'est cela le mythe pour moi - et non le rituel vaudou auquel il fait référence car comme je l'explique plus bas ce rituel a vraiment eu lieu - n’est pas nouvelle. On l’a si bien véhiculée qu’elle a supplanté l’histoire, ou du moins s’est imbriquée comme partie intégrante de l’histoire du pays. Qu’un journal comme Le Monde le reprenne à son compte, « Haïti, la malédiction », titre l’article publié le 14 janvier sur son site, sans se douter que cela puisse choquer dit à quel point tout ça est passé dans l’histoire. Fort heureusement, le rapprochement avec Pat Robertson s’arrête sur le titre. Pour un travail journalistique, le contenu de l’article mérite que l’on tire un coup (non, pas de gueule mais) de chapeau.

    Par contre, évoquer le « Bois Caïman » comme l’auteur l’a fait dans l’article, sans faire un travail de pédagogie et de démystification, me parait regrettable.


    Bwa Kayiman dans la culture haïtienne

    J’ai grandi en Haïti avec l’histoire de la cérémonie du Bois Caïman. Adolescent, on s’amusait avec mes amis à se la raconter la nuit au coin du feu pour se faire peur, et pour se rappeler les réalités du vaudou dans la culture du pays. On évoque encore volontiers son côté mystique le 18 mai pour la fête du drapeau haïtien. On foulait le sol en période de carnaval au rythme endiablé et entraînant des tambours et autres instruments folkloriques en chantant « Bwa Kayiman » parmi les nombreuses classiques de « mizik rasin » (extrait Youtube ci-dessous)


    Ce clip n'est pas celui où il est question de "Bwa Kayiman" mais on entend clairement le chanteur dire "peyi Desalin nan" (le pays de Dessalines), "peyi Boukman-n nan", etc.


    Mais que dit l’Histoire de « Bwa Kayiman » ?

    Il y a bien eu une cérémonie nocturne au Bois Caïman le 14 août 1791. Cette dernière s’inscrivait dans la continuité d’une longue série de réunions de ralliement des « nègres marrons » et de quelques mulâtres pratiquant le vaudou et le mesmérisme. Il va de soi que les « nègres marrons » n’allaient pas se contenter de chanter leurs dieux africains et se disperser. De fait, à l’occasion de ces réunions, on parlait bien entendu « politique » : « dans ces assemblées nocturnes clandestines, vaudou, révolte et idées de liberté sont déjà indissolublement liés… sans que l’on puisse dire ce qui appartient à la réalité, de ce qui relève d’une vision maladive qui tourne à la psychose chez l’observateur blanc », note l’historien spécialiste d’Haïti, Jacques de Cauna. L’homme blanc avait toujours eu peur de ces réunions. Déjà qu’il ne comprenait rien au vaudou, le syncrétisme avec le mesmérisme et le catholicisme ne lui augurait rien de bon. Et les hommes politiques du pays ont très vite compris que pour fédérer, il leur fallait être des acteurs du vaudou et si possible être des « ougans », c’est-à-dire des prêtres vaudouisants.


    Qu’est-ce qui s’est vraiment passé au Bois Caïman ?

    Je cite ici l’historien Jacques de Cauna :

    « …les ‘dépositions faites par plusieurs nègres au lendemain de l’insurrection » [qui devait conduire à l’indépendance]… permettent de penser qu’une cérémonie vaudouesque a effectivement eu lieu quelques jours avant l’insurrection […] sur l’habitation Lenormand de Mézy. Au cours d’une ‘espèce de fête ou sacrifice, […] un cochon entièrement noir, entouré de fétiches, chargé d’offrandes plus bizarres les unes que les autres, fut l’holocauste offert au génie tout-puissant de la race noire’. Des ‘cérémonies religieuses’, des ‘rites superstitieux’ préludèrent à son égorgement, après quoi les assistants burent son sang et prirent ses poils en guise de talisman qui ‘devait les rendre invulnérables’. Selon la tradition haïtienne, ils prêtèrent ensuite serment de suivre Boukman  et d’obéir à ses volontés » (de Cauna cite un autre historien).

    Et de Cauna de conclure  que « même si le vaudou n’a pas créé les conditions de la Révolution de Saint-Domingue [toute l’île s’appelait ainsi], il est indéniable qu’il ait joué un rôle de ciment dans la mosaïque d’ethnies que représentaient les esclaves et qu’il ait été un élément moteur des luttes qui s’achèveront par la liberté générale et l’indépendance », proclamée le 1er janvier 1804.

    Il est bon d’observer que l’historien précise que la tradition a retenu que les participants ont prêté « serment de suivre » leur chef, Boukman et non le diable comme Pat Robertson veut le faire croire. Toutefois, et à sa décharge, Robertson reprend une idée qui se propage via une campagne de désinformation bien orchestrée depuis que Jean-Jacques Dessalines, successeur de Toussaint Louverture, et trente-cinq autres généraux et officiers ont déclaré, au nom d’Haïti, « renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ».


    Qui a colporté cette idée ?

    D’abord l’Église Catholique, qui n’a jamais vraiment réussi à convertir les esclaves - ils ont fait semblant de croire, d’où un fort syncrétisme entre vaudou et catholicisme - et qui entendait dénoncer la pratique païenne des révolutionnaires haïtiens ; et tous ceux qui n’ont jamais digéré la défaite de la France de Napoléon face à des nègres et des mulâtres. A mon sens, ils sont les vraies malédictions d’Haïti. Car, la Révolution haïtienne, suivie de la perte d’Haïti, marque un affaiblissement irréversible de la France dans la Caraïbe et en Amérique du Nord : la vente de la Louisiane, près de la moitié du territoire étasunien au début du XIXe siècle et environ 1/3 de l’Amérique actuelle, correspond à la montée des difficultés de la France à St. Domingue. La France mettra plus de vingt ans pour « concéder », pas « reconnaître », sa défaite, non sans faire payer cher à la nouvelle république son arrogance. Le montant de 150 millions de francs de dédommagement réclamé par la France en 1825 sera réduit à soixante millions en 1838, au moment où la Monarchie de Juillet reconnaît « définitivement et inconditionnellement » l’indépendance d’Haïti (de Cauna), soit 34 ans depuis la déclaration d’indépendance.

    Paradoxalement, les Américains, « anciens alliés et conseillers » des Haïtiens dans leurs combats, il leur faudra attendre l’abolition de l’esclavage en 1862 sur leur territoire pour reconnaître la nouvelle république. Il eut été suicidaire de le faire avant. En fait, il ne fallait surtout pas faire de publicité pour éviter que les idées belliqueuses, révolutionnaires et « noiristes » haïtiens ne se propagent.


    Alors, Haïti, pays maudit ?

    Vu la situation politique chaotique d’Haïti depuis Dessalines, son exposition aux éléments et les conséquences économiques et sociales qui en découlent, il est tentant et facile de la classer dans la catégorie de « maudit de Dieu » et « apprécié des dieux » africains auxquels le peuple fait encore des sacrifices comme à la cérémonie du Bois Caïman.

    9782914067645FS.gifQuand je vivais encore en Haïti, je me souviens que l’on disait d’un enfant turbulent et que l’on ne comprenait pas qu’il était un « ti-moun madichon » (enfant de malédiction) ; ce qui revenait à dire qu’il était irrécupérable et qu’on pouvait l’abandonner à son sort. L’élan de solidarité que je constate actuellement démontre que les choses changent, que ceux qui ont propagé l’idée d’une malédiction contre Haïti sont en train de perdre leur combat. Nicolas Sarkozy a annoncé une visite prochaine en Haïti. Ce sera une première. Il faut espérer que les bons sentiments au lendemain du séisme se traduiront en de meilleures relations entre les deux pays, que la France cessera de jouer un rôle ambigu à son égard.

    Je ne peux pas finir cette note sans recommander l’excellent livre de Jacques de Cauna, Haïti : l’éternelle révolution, qui a très probablement été utilisé pour la rédaction de l’article du Monde. Pour ceux qui veulent connaître l’histoire d’Haïti, ses liens économiques, historiques, culturels avec la France,  c’est un « must ». On y apprendra par exemple que l’un des auteurs « incontournables » de la littérature française, Alexandre Dumas, était le petit-fils d’une négresse, d’une esclave noire de St. Domingue.


    Mises à jour du 19/01/10

    Deux mises à jour.

    La première concerne la réussite de la campagne de désinformation qui explique selon moi qu'un journal comme Le Monde reprenne la notion de malédiction s'agissant d'Haïti. Et voilà que certains Haïtiens aussi, dans le sillage de Pat Robertson, victimes de désinformation et sujets à des théories apocalyptiques infondées, se prennent aussi à voir le châtiment divin sur Haïti. C'est ce qu'on peut lire dans un article de l'Associated Press (AP) selon lequel "les croyants haïtiens voient la main de Dieu dans le tremblement de terre". On y cite un pasteur haïtien déclarant que "c'est un signe de Dieu, signifiant que nous devons reconnaître son pouvoir", et que "les Haïtiens doivent se réformer, trouver un nouveau chemin vers Dieu".

    Comme je le dis plus haut, je suis Haïtien. Il n'échappera à personne que je ne suis pas un adapte du vaudou; je ne l'ai jamais été. Je précise que malgré le fait que la "mizik rasin" prenne appui sur le vaudou, on est loin des rituels et cérémonies vaudouesques qui se pratiquent de préférence dans des lieux retirés et consacrés, et en aucun cas dans le cadre de carnaval sur la place publique. Par ailleurs, le chrétien haïtien que je suis utilise sa tête, il raisonne et ne voit pas le sceau du divin ou du démon sur tout ce qui se passe autour de lui. De fait, je ne cautionne pas les aberrations de pasteurs et je ne sais quels autres illuminés qui font de la misère des innocents leur fond de commerce. Les Haïtiens sont déjà suffisamment religieux et humbles. Ils n'ont pas besoin des châtiments du ciel pour leurs faire mordre la poussière.

    Le second point de mise à jour concerne une trouvaille: pour ceux qui s'intéressent à la Caraïbe dans sa globalité, l'université Bordeaux 3, où je suis doctorant et chargé d'enseignement, vient de mettre sur son site WebTV une série de vidéos d'un colloque qui a eu lieu en décembre dernier. L'un des participants fut justement Jacques de Cauna. Il s'agit de visionner les cinq premières communications, parmi les nombreuses mises en ligne sur le site. On sera quelque peu frustré de ne pas voir sur les vidéos les maquettes des plantations et les images des salles du Musée d'Aquitaine consacrées à la traite et l'abolition de l'esclavage dont parlent François Hubert (directeur Musée d'Aquitaine) et de Cauna; mais les vidéos valent le détour. Le travail d'enregistrement et de mise en ligne a été fait par des étudiants, que je suis certains seront de bons professionnels demain. Précisions aussi que certaines communications sont en anglais.